Adieu Papa
Frank, son fils
Jean. Tu nous as quittés bien soudainement. Ce n'est pas un reproche, mais c'est dur. Nous mesurons ce matin combien il va nous être difficile de vivre sans toi.
Nous avons tous une histoire différente avec toi. Mais les mots que nous utilisons pour évoquer nos souvenirs communs, pour dire qui tu étais, ces mots sont souvent les mêmes. Ce n'est pas un hasard. Permets-nous d'en utiliser quelques-uns pour nous rappeler ensemble qui tu étais.
Jean. Tu avais d'abord la simplicité de ce prénom. Nul calcul chez toi. Tu étais fait d'une seule pièce de bois. Un homme limpide comme tes yeux. Ta parole donnée était une chose certaine. Ton amitié aussi. Du granit.
Que dire d'essentiel ?
Certains aiment la vie. Toi tu l'aimais aussi, mais avant tout tu aimais « ce qui vit ». « Ce qui lutte et se bat », disait Ferrat. Et si tu admirais la force des plus belles orchidées, auxquelles tu accordais tant d'attention, tu prenais peut-être plus de soin encore à donner un coup de main aux êtres les plus fragiles, pour passer un mauvais cap. La moindre des plantes, la plus petite coccinelle était à tes yeux une petite merveille dont il fallait prendre soin. Et pour les êtres humains, il en allait de même. Méfiant envers les puissants, ton attention allait toujours aux moindres. Aux discrets, aux modestes.
Par où commencer ?
La montagne, évidemment. Même si tu as su aussi te faire marin, pêcheur implacable au large du Trégor breton, ton univers c'était la montagne. Tu avais la passion de ce qui élève, le goût de prendre un peu de hauteur sur le paysage, même lorsqu'il s'agissait d'une modeste colline, comme celle de Pinel à côté, qui fut l'une de tes dernières ascensions. La montagne, ce fut avec Monique, ton autre grand amour. Il y eut bien sûr les Pyrénées, ces belles vallées et le Barétous que tu as connu dans ton enfance, quand, quelque temps, pendant la guerre, tu trouvas l'abri du Béarn.
Plus tard, il y eut le Jura, ses forêts austères. C'est là que nous avons appris la montagne. Avec Monique, vous avez planté le bivouac au col de la Faucille. Tu as arpenté toutes les combes de ce Jura si rude, et comme on voyait si bien les Alpes de là-haut, on arpenta d'autres pentes, plus raides et plus hautes, avec le fidèle ami Alain qui nous apprit les nœuds de corde et le nom des fleurs.
Puis il y eut la haute montagne. Nous faisions une cordée un peu particulière, une cordée où — quelle classe — le père laissait à son fils le rôle de premier de cordée. Tu m'avais inscrit à la Compagnie des guides de Chamonix pour cela, j'avais 16 ans. Quel plus beau cadeau un père peut-il faire à son fils, pour qu'il prenne son envol et confiance en lui-même ? La Tour Ronde, la Dent du Géant, le Mont-Blanc du Tacul furent nos terrains de jeu. Des merveilles aujourd'hui ruinées par le réchauffement climatique qui t'inquiétait tant.
Plus tard, nous serons ensemble au rendez-vous de l'Himalaya, entre Annapurna et Dhaulagiri, un pays magique où tu découvris que les rhododendrons pouvaient faire 20 mètres. Jeune retraité, tu continueras, avec ta gourde et, si besoin, ton piolet, à crapahuter dans les Alpes, et même le GR20, dont tu étais à juste titre si fier, traversant la Corse trois semaines durant. Tes pas te mèneront jusqu'au Piton de la Fournaise, à la Réunion, à 73 ans passés.
Tu t'émerveillais de tout. La nature d'abord. La plus infime pousse vert tendre montrant son désir de vie, jusqu'aux espaces infinis vers lesquels tu ne cessais de porter ton regard, pour en découvrir le mystère.
Tu m'as bien sûr appris le nom des arbres, mais aussi celui des étoiles : Deneb, Aldébaran, Antarès. Tu m'as montré comment trouver dans le ciel la galaxie d'Andromède, à 2,5 millions d'années-lumière. Ces distances de géant, que tu connaissais toutes par cœur, te laissaient songeur. Plus près, les cratères de la Lune n'avaient aucun secret pour toi. Jeune homme, les nuits d'hiver, tu rêvais en traçant des cartes du ciel avec le télescope que tu t'étais fabriqué toi-même.
Ce début de vie ne t'avait pourtant pas laissé beaucoup de temps pour rêver. Dès le lendemain de tes 14 ans, tu dus quitter l'école. C'était comme ça… Tu commenças ta vie de travail dans une cave, à porter de satanés sacs de plâtre qui pesaient ton poids d'enfant.
Le travail, tu sais ce que c'est. Plus que tous ceux qui parlent aujourd'hui de « valeur travail » sans avoir jamais éprouvé ce que c'est que le travail, le vrai. Le réveil à 5 heures, quarante-cinq années durant, les produits chimiques qui auront été les premiers à blesser tes poumons, le salaire bien maigre au début, et que tu laissais sur la table de la cuisine de ta mère.
C'est dans l'optique que tu pus déployer tes talents. Travailleur, volontaire pour tout, tu appris le métier de la haute précision. Tu es la preuve de ce que la France sut faire lorsqu'elle faisait confiance à sa classe ouvrière et qu'elle avait un projet pour elle-même. Dans ce métier, où tu maniais les prismes et les lentilles les plus complexes, il faut l'infinie précision de la main et du geste, il faut la planche à dessin, il faut la trigonométrie. Tu n'avais que ton certificat d'études, mais tu appris à parler la même langue que les ingénieurs. Ils t'écoutaient. Les objectifs fish-eye embarqués dans les missions Apollo qui se posèrent sur la Lune sont tous passés entre tes mains expertes. Tu avais de quoi être fier.
Tu t'es élevé à force de travail. Et quand la reconnaissance tardait à venir, tu sus aussi te joindre, avec Monique, aux grands mouvements de grèves de 1968, qui arrachèrent ce qui semblait impossible : 35 % d'augmentation du salaire minimum.
Marcheur solitaire, tu n'en étais pas moins solidaire. Tu l'appris notamment sous le feu des balles, en Algérie. Quand on demanda à ta génération d'aller mater la révolte des Algériens, tu es allé faire ton devoir, traversant la Méditerranée en décembre — c'était la première fois que tu voyais la mer. Volontaire toujours, tu choisis, malgré ta réussite aux classes, de rejoindre « les copains », en opération, où, comme sous-officier au 1er régiment de tirailleurs algériens, tu encadras un groupe de voltigeurs. Tu appris là, pendant près de trois ans, ce que c'est que la guerre, des choses qu'on ne devrait pas connaître à cet âge : la peur du fer qui siffle autour des corps fragiles des jeunes hommes, la peur de mourir, et celle qui vous poursuit plus longtemps peut-être, la peine d'avoir dû donner la mort.
Tu as pleuré tes copains morts, parfois dans des conditions ignobles. Tu enrageais de cette injustice. Tu t'inquiétais encore il y a peu de ton camarade de combat, un « indigène » comme on disait, et qui resta « là-bas ». Mais, comme peu de gens en sont capables, tu ne te laissas pas ensevelir par la haine. Tu cherchas à comprendre pourquoi on t'avait joué ce mauvais tour, en t'obligeant à te battre du mauvais côté de l'histoire. Il y a peu encore, tu avais sur ta table de chevet un livre sur la tragédie des camps de regroupement, qui firent en Algérie tant de victimes.
Cette guerre qui tarda tant à dire son nom aurait pu nourrir ton scepticisme à l'égard du genre humain. Démobilisé, tu passas, il est vrai, quelques mois dans l'obscurité, jusqu'à ce que tu rencontres Monique. Deux années à vous fréquenter, puis un mariage de 66 années dont, le croiriez-vous, il ne fut fait aucune photo.
Et puis la vie, à deux d'abord. L'amour de deux jeunes gens, venus l'un comme l'autre de milieux fort modestes. Que vous étiez beaux. Monique, ravissante brunette, et toi, beau gosse dans ta chemise col 5e Avenue, à la mode à l'époque.
Votre boussole à tous deux : sortir d'une assignation de classe si longtemps intangible, sans jamais oublier d'où l'on vient. Vous vous êtes donné les moyens d'avoir une maison. Ce fut dur, tout le salaire allait dans un mur, dans une chaudière, et quand l'argent manqua pour le charbon, c'est l'élégance de Rémi qui fit livrer de quoi passer l'hiver. Heureusement, il y eut 1968, et les promotions bien méritées. Le nid fut achevé. Tu voulus la 204 Peugeot : il fallait que l'enfant qui viendrait puisse grandir dans l'insouciance d'une époque qui l'était encore.
Nous étions trois désormais à faire famille. Dans cette douceur de vivre, il y avait les jolies vacances, le temps de découvrir la France tous les trois. Riquewihr, Azay-le-Rideau, les plages du Débarquement, et combien d'autres lieux. La France, tu en avais l'amour : le pays, la langue, l'histoire. Tu en avais une idée généreuse et non repliée.
Là aussi, malgré ton certif, tu appris à distinguer le roman tardif du premier gothique. Tu découvris la noblesse du vin, amoureux autant des paysages de vignobles que des surprises que le raisin réserve. Tu étais curieux de tout. On t'avait privé d'école : tu te plongeais dans la botanique, dans ce que tu appelais « la grande musique », ou dans l'histoire de France qui te passionnait.
Avec toi, le chemin des vacances était toujours celui des écoliers, avec les blés comme paysage par la fenêtre de la Volvo qui remplaça la 204, et par-dessus le concerto n° 2 de Rachmaninov que tu aimais tant.
Nous avions tous les trois faim de bonheur. J'étais petit, je nous croyais éternels, comme ce bonheur ; tu m'appris doucement qu'il fallait apprécier chaque instant.
La vie est passée. Moi, j'ai grandi, je suis parti vivre la mienne. Monique et toi avez continué votre chemin.
La retraite bien méritée est arrivée. Et dire qu'il y en a qui cherchent aujourd'hui à nous culpabiliser d'en profiter trop longtemps. Tu disais d'eux que c'étaient des bandits. Dommage pour ces comptables : tu as pu profiter trois décennies de ce temps de vie justement acquis, pour toi et pour les tiens.
Tu as pu profiter longtemps de ta Monique, sans laquelle tu étais un peu perdu.
Tu as pu voir tes petits-enfants grandir. Anaïs, Arthur, et puis Julie. Tu en étais si fier, et tu as noué avec eux des relations très singulières. Eux-mêmes étaient fiers de leur Papé. Papé, ce surnom que tu t'étais choisi car il laissait entrevoir, derrière le vieil homme, l'aventurier qui ne t'a jamais quitté.
De l'amour, tu en avais à revendre. C'est pourquoi, tout au long de ta vie, à combien d'autres enfants as-tu donné l'affection qu'ils cherchaient auprès de toi. Beaucoup ont trouvé en toi ce que le montagnard cherche le soir, un refuge. Tu étais le papé.
Un papé qui étancha comme il put sa soif d'ailleurs. À 20 ans, tu voulais voir Madagascar ensoleillé ; on t'imposa l'Algérie. Mais tu connus plus tard l'Inde, le Népal et l'Indonésie, où tu convainquis Monique de te suivre : les Célèbes et les îles Togian, où tous les deux, seuls au milieu de l'océan, sur une case de bambou plantée sur le corail, vous avez sans doute passé la plus belle de vos nuits.
Oui, tu as pu jouir de la vie, même si, ces dernières années, tu avais un peu redescendu l'autre côté de la montagne. Tu citais Brel : « Le corps incline déjà la tête, étonné d'être encore debout. »
Avec l'âge, comme pour nous tous, les larmes te montaient plus souvent aux yeux. Quand tu regardais Monique, la peur de devoir un jour la laisser seule, ou qu'elle parte avant toi, te faisait pâlir. Larmes aussi en pensant à ton père, et le remords qui te prenait que vous vous soyez un peu ratés tous les deux. À ta mère aussi, Amalia, qui aimait tant son petit Jeannot. À ta sœur bien sûr, Maïté, dont tu étais si proche. À tes neveux, Alain et Yves-Marie. À toute cette belle famille, « le Béarn » comme on dit, et au milieu les figures de ta tante, Tatie Marie, et de Baptiste, charpentier ébéniste, qui t'a donné le goût du bois.
Tu chantais ; quelques notes entendues te donnaient des ailes. Brel, Brassens, Souchon, Reggiani, mais ton répertoire était plus vaste. Ces prochains jours encore, vous projetiez une chorale avec Monique. C'était le retour du Béarn, où le chant accompagne toujours le plaisir d'être ensemble.
Nous avons encore ta belle voix dans l'oreille, et nous nous demandons tous comment la faire durer un peu.
Voilà. Aujourd'hui, c'est l'heure de se dire au revoir. Tu pars, qui sait où ? Nous avons chacun de nous notre propre réponse à cette question.
Sache que j'ai le cœur content d'avoir eu la chance de rencontrer un tel homme. Et une chance plus grande encore que cet homme soit mon père.
Les mots que tu laisses derrière toi sont très simples : solide, courageux, juste, doux, humble, fort.
Adieu Papa.
